Se perdre en lecture
Je n’ai plus qu’une notion assez floue du temps, plongée dans les livres. J’ai du mal à me rendre compte que près d’un mois vient déjà de passer.
Ma dernière lecture m’a plongé en URSS, en Russie et en Biélorussie. La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch est une magnifique et saisissante fresque humaine qui cherche à conserver des bribes de l’époque soviétique, de sa chute et de l’effet sur la vie des gens, aujourd’hui1.
La civilisation soviétique… Je me dépêche de consigner ses traces. Des visages que je connais bien. Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose. Je n’en finis pas de m’étonner de voir à quel point une vie humaine ordinaire est passionnante. Une quantité infinie de vérités humaines… L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. Je suis étonnée par l’être humain…
Se transformer ?
Depuis deux semaines, j’arrive à intégrer et presque à aimer les exercices de renforcement musculaire à mon quotidien2, de 10 minutes à 1 heure 30 en fonction de l’énergie de la journée. J’en suis toute étonnée et assez fière d’observer la naissance de cette nouvelle habitude. En espérant qu’elle résiste aux crises de douleurs et surtout à mon retour en France et au changement de cadre et de rythme.
Chercher la pastèque parfaite
La quête de la pastèque parfaite continue. Je crois qu’il va falloir se résigner à accepter que la qualité a drastiquement baissé depuis quelques années. J’attends tranquillement les premiers raisins du jardin que je regarde mûrir.
Attendre la pluie
Au village, les conversations tournent autour de la pluie. On l’attend. On spécule sur son arrivée. Mon père tente de déchiffrer le ciel, les nuages et le vent en quête de réponse. Chaque année, cela me fait penser au livre de Steinbeck, Au dieu inconnu.
“He felt the driving rain, and heard it whipping down, pattering on the ground. He saw his hills grow dark with moisture. Then a lancing pain shot through the heart of the world. ‘I am the land,’ he said, ‘and I am the rain. The grass will grow out of me in a little while.’”
Quand ce n’est pas la pluie, on parle de travaux autour des légumes, des arbres fruitiers et des oliviers. Tout un vocabulaire dont je ne connais pas vraiment l’équivalent en français. Un monde inconnu et familier à la fois.
Terre et ville
Mon père est un homme de la terre ; je suis une fille de la ville. Il y a plus qu’un écart de génération entre nous.
Nos pères, à mes cousins et moi, nous tiennent éloignés de leur monde. Ne te salis pas les mains. Ce n’est pas pour toi ce genre de travail. C’est tout une histoire et un savoir qui sont en train de se perdre.
Héritage
Cette question de la transmission du savoir et de l’expertise me poursuit. J’y pense notamment sur mon domaine l’accessibilité numérique. Le sujet est à la mode depuis quelques temps et l’on ne peut que s’en réjouir.
De nombreux articles surgissent dans ma veille pour présenter ce qu’est l’accessibilité numérique ou comment débuter dans le domaine. Ils réinventent la roue et commettent les mêmes erreurs qu’il y a 20 ans. L’accessibilité numérique protégerait des rayons du soleil. Spoiler, non.
D’autre pensent détenir la solution au problème et proposent des solutions dont les limites sont déjà connues et démontrées. La suffisance ou la naïveté que cela révèle.
Comment créer une littérature du domaine et transmettre l’expérience ? Comment construire à partir des acquis et avancer collectivement ?
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Si son œuvre s’appuie sur des témoignages, je la lis comme une œuvre de fiction. Il s’agit bien d’un travail littéraire comme elle le rappelle et non d’un travail journalistique ou historique. Un article que je note ici pour creuser le sujet plus tard : « Du bon et du mauvais usage du témoignage dans l’œuvre de Svetlana Alexievitch » de Galia Ackerman, Frédérick Lemarchand. ↩︎
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Je m’appuie sur la plateforme Rheumafit qui propose des exercices vidéos sans fioritures. ↩︎
1 De Tomek -
Une chose me fait réagir : “Ne te salis pas les mains”.
Il me semble pourtant primordial de garder (ou de créer) ce rapport à la terre, aux éléments qui nous entourent, car il nourrit aussi spirituellement.
Et il ne faut pas perdre ce savoir précieux.
2 De Llu -
Je pense que c’est important aussi de conserver ce savoir, mais je comprends leur position.
Pour mon père ou mes oncles, le travail de la terre a longtemps été associé à de la subsistance et à un labeur pénible qui abîme le corps. Et donc, ils ne veulent pas que l’on s’use comme eux.
Je ne suis pas certaine qu’ils investissent leur rapport à la terre de poésie ou de spiritualité. Ça me semble beaucoup plus prosaïque.
Chez mon père, la seule exception, c’est son plaisir à faire pousser tout ce qui est arbre fruitier, tester de nouvelles variétés, sans besoin de l’exploiter et d’en faire autre chose que de les regarder.
3 De Tomek -
Oui, évidemment, on a une vision forcément biaisée, parce que non lié à la survie.
C’est plus dans le sens de donner de la noblesse au travail des mains (au sens plus large du coup, pas seulement le travail de la terre) qui est aussi précieux que le travail “intellectuel”.
4 De Llu -
Oui, je suis tout à fait d’accord avec toi. On voit d’ailleurs la place accordée au travail manuel dans notre société à la rémunération qui lui est liée.
Sans blâmer personne, je trouve incroyable le nombre de bullshit jobs surpayés alors que les personnes qui nous nourrissent (hors groupes agro-alimentaires) sont souvent démunis.
Ce n’est pas un travail dévalué chez mon père ou mon oncle. Ils n’en ont pas honte. Je pense qu’ils ont voulu nous préserver pour nous donner un maximum de chance de réussir nos études et, dans leur logique, notre vie :)